La lecture des
programmes pourrait être comparée à celle d’une partition : à l’évidence,
elle est moins plaisante que l’audition de l’œuvre elle - même. Tout repose,
une fois encore , sur le talent des professeurs qui ,
après avoir été consultés sur les orientations essentielles , reçoivent la
mission si délicate de leur donner chair et de les faire vivre. L’ éducation , disait KANT , n’est pas une science exacte ,
mais un art, et sans doute le plus difficile de tous. Sans le savoir - faire et
la compétence de nos enseignants , les meilleurs
programmes du monde resteraient purement et simplement lettre morte. C’est sur
eux que repose la responsabilité de faire apparaître aux élèves tout l’intérêts qu’il peuvent en retirer.
Ainsi présentée de
manière formelle et abrégée, notre culture scolaire pourra paraître manquer de
charme, ne pas faire suffisamment droit à la dimension du plaisir, voir des
« émotions » ; bref, elle semblera bien aride et , pour tout
dire , peu « distrayante ». Disons - le
clairement : ce n’est pas la finalité première. En des temps où le règne
du divertissement s’étend sans cesse d’avantage à tous les aspects de la vie
culturelle, il n’est peut - être pas inutile de rappeler les finalités globales
de l’éducation scolaire.
Nous avons décidé-
le texte même des lois qui régissent notre vie scolaire le dit de manière tout
à fait explicite - de mettre « l’élève au centre du
système ».L’éducation est d’abord et avant tout faite pour lui, il en est
l’alpha et l’oméga, le premier moteur et le destinataire ultime. Cela dit , cette découverte ou plutôt cette redécouverte du
« continent enfance » peut susciter
bien des interprétations erronées et , par la mêm,
quelques malentendus. Le choix de placer l’élève au cœur de nos dispositifs
éducatifs ne signifie ni que l’on confonde l’éducation avec un jeu ou un divertissement , ni que l’on renonce à l’exercice d’une
certaine autorité, ni que le monde des adultes doive s’incliner devant celui de
la jeunesse , voire faire du « jeunisme », et renoncer aux
responsabilités qui lui reviennent quand à la définition des finalités de notre
enseignement . Ces trois aspects méritent quelques mots d’explication.
Rappelons d’abord
que la naissance de nos systèmes scolaires modernes a été associée, depuis la
fin du XVIII e siècle , à la reconnaissance du bien fondé d’une pédagogie
que l’on désigne généralement sous l’expression de « méthodes
actives ».Pour simplifier, on pourrait dire que , dès l’origine, trois grandes
conceptions de l’enseignement ont été imaginées par les philosophes des
Lumières. Idéalement , la première consisterait à
laisser une liberté absolue à l’enfant : c’est l ‘ éducation par le
jeu qui correspondrait, selon une analogie avec la politique qu’il faudrait
développer plus longuement, à une forme d’anarchie. La deuxième en est le contraire exact :le
dressage, équivalent de l’absolutisme, qui convient sans doute au animaux, mais
pas à des êtres libres. Comment concilier ce que ces deux visions extrêmes ,
toutes deux également fausses, peuvent avoir de juste, au moins au départ, ou
pour mieux dire : comment respecter la liberté de l’enfant tout en lui
enseignant une discipline ? Réponse : par le travail. C’est lui qui
fournit la solution de cette opposition frontale entre le jeu et le dressage.
Car , en travaillant - s’il ne s’agit pas pour lui simplement d’une contrainte imposée du
dehors - , l’enfant exerce sa liberté ,
mais il se heurte néanmoins à des obstacles réels , objectifs, qui , lorsqu’ils
sont bien choisis par le maître , peuvent
se montrer formateurs pour lui
s’il parvient à les surmonter . A
l’anarchie du jeu et à l’absolutisme du dressage succède ainsi la
citoyenneté du travail : le citoyen, en effet, est libre lorsqu’il vote la
loi, et contraint cependant par cette même loi, dès lors qu’il l’a approuvée - où l’on retrouve les deux moments, liberté et
discipline, activité et passivité, que le travail réconcilie en lui.
Cette conception
« républicaine » des méthodes actives, alliant le respect de l’enfant
et les nécéssités d’une certaine autorité, a continué d’animer jusqu’à nos
jours ce que nos systèmes éducatifs ont assurément de meilleur. Il serait
dommage d’en perdre aujourd’hui l’apport majeur, sous prétexte que le reste de
la société, notamment par l’intermédiaire de la télévision, nous invite sans
cesse à la consommation, au jeu et au divertissement. Il faut maintenir
haut et fort l’idée que , sans un apprentissage du
travail , sans un certain goût de l’effort, aucun accès à la culture
authentique n’est réellement possible. C’est sans doute dans le domaine des
sciences , en raison même de leur technicité, que la chose est le plus visible
, mais cela vaut en réalité pour toutes les matières ; impossible de parvenir
à connaître le monde , à pratiquer un art ou un sport, mais tout autant à
s’approprier les éléments fondamentaux de l’histoire , des langues ou de la
littérature , sans passer par une certaine discipline du corps ou de l’esprit ,
une rigueur intellectuelle , un effort de réflexion et de pensée en l’absence
desquels la culture scolaire est non seulement inaccessible, mais , il faut
bien l’avouer, rebutante. Ce n’est qu’au delà d’un certain seuil qu’elle
dévoile sa richesse et son intérêt, et c’est cela qu’il faut avoir la capacité,
voir dans un premier temps ( n’ayons pas peur du mot) « l’autorité »
de faire comprendre aux élèves . Leur donner à croire que tout ce qui est
facile et amusant est un leurre ,ce qui ne doit
nullement nous dispenser, au contraire, de tout faire pour que les contenus
scolaires retenus par les rédacteurs de programmes soient les plus pertinents
et , à l’usage, les plus féconds et les plus intéressants possible. C’est là
une tâche difficile et indéfiniment perfectible.
Il faut avoir aussi
le courage de ne pas céder aux mirages du « jeunisme » , à l’idée que l’univers culturels des jeunes serait égal,
voir supérieur, à celui des adultes. Trop souvent ,
l’opposition entre « jeunes » et « vieux » tend à se
présenter sous une forme quasi ethnologique , comme s’in s’ agissait , à la
limite, de deux « tribus » étrangères , de deux monde culturels en
plusieurs points étanches mais équivalents l’un à l’autre. Les
« jeunes » s’enflammeraient pour telle musique, les « vieux »
pour telle autre, généralement réputée plus ennuyeuse, mais ,
au final, tout cela se vaudrait , chacun
disposant d’une totale légitimité et d’une absolue liberté de choix dans
l’espace qui est le sien.
Au regard de la
culture scolaire, cette vision des choses est tout simplement fausse et
démagogique. Lorsqu’on demande aux enfants
d’une classe de 6e de donner, par un dessin ou un simple schéma , une représentation globale de l’intérieur de leur
corps, d’y retracer , par exemple, les grandes phases de la digestion ou de la
circulation sanguine, les résultats sont le plus souvent amusants. Certaines
inventions sont ingénieuses, d’autres touchantes, toutes significatives, sur le
psychologique et symbolique, de la vision que l’enfant a de lui - même . Mais , sur le plan scientifique,
elles ne se situent pas au même niveau et ne possèdent pas la même valeur que
les explications données par le professeur. Et cet exemple simple vaut pour
bien des disciplines ; il faut faire comprndre
aux enfants, et à tous ceux qui en douteraient, que l’univers culturels des
adultes est , du moins dans ce qu ‘il a de meilleur et
que les programmes s ‘ efforcent d’identifier, plus vrai, plus riche, plus
profond et plus intéressant que celui auquel on risque d’en rester
si,comme Petre Pan , on s’accroche à
l’enfance.
Lorsque les élèves
entrent en 6e , ils appartiennent encore, à
beaucoup d’égards, au monde de l’enfance. Le collège n’est pas là pour les conforter , les maintenir, voire les enfermer , dans ce
qu’ils sont .Au contraire , il doit leur permettre , par l’appropriation des
savoirs et des compétences identifiés ( savoir - faire) dans ce « cahier
des exigences », de devenir plus riches, plus entreprenants , plus
cultivés , bref , plus autonomes. En ce sens , la
finalité ultime de la culture scolaire du collège n’est de divertir : il y
a bein d’autres lieux pour cela. Elle est de préparer
les élèves à entrer dans l’univers des adultes, qui n’ont pas à rougir, bien au
contraire, de ce qu’ils peuvent transmettre aux jeunes générations afin qu’elles
s’inscrivent à leur tour dans un monde qu’elles sont appelées, elles aussi, à
habiter, à enrichir et à transformer.
La même approche et
la même lecture des programmes et la
même démarche pour faire « grandir »
peut être faite pour les élèves de lycée ( professionnel ou autre) , qui vont passer de la pré adolescence et l’adolescence à l’adulte.
Extrait du
livre : qu’apprend- on au collège ?; Conseil
National des Programmes ; Janvier 2002.